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J9 – Quand la drogue compose la musique…

J9 – Quand la drogue compose la musique… Posted on 25 mars 20202 Comments

    L’écriture de cet article s’est révélé fastidieux, en raison du fort tabou lié à la drogue. Paradoxalement, ce tabou a également constitué le fil conducteur de cet article, permettant ainsi de s’intéresser à des problématiques peu souvent abordées. Inutile de préciser qu’il n’est pas question ici de défendre les bienfaits de la drogue, ou sa légalisation, mais de s’interroger quant à son omniprésence dans le milieu de la musique en comparaison aux autres sphères du champs public, et notamment politique.

Ondes Vertes, réalisé par Capucine Matthéus

    Bien que la thématique de la marijuana et sa légalisation sur le marché soit de plus en plus abordée par les politiques (pour des raisons assez évidentes de stratégies d’électorat), la drogue et sa consommation, notamment dans le domaine de la musique, sont passés sous silence. Ce mutisme a eu pour conséquence l’émergence et la diffusion d’un symbolisme très puissant.

Marque officielle de cannabis de Bob Marley, développée par sa succession.

En effet, dans l’ombre, la drogue a catalysé notre imaginaire: les images et les idées lui étant attribuées ont participé à façonner nos goûts, nos comportements, et… notre conception de la musique. Il n’est que de constater l’association quasi instinctive que nous établissons entre une drogue et un genre musical: en vous proposant de faire correspondre chacune des lettres ci-dessous avec son numéro, il est clair que nous aboutirons tous à la même conclusion.

A- REGGAE, RAP                                          1- ECSTASY/ LSD

B- MUSIQUE ELECTRONIQUE                  2- HEROINE

C- ROCK                                                         3- MARIJUANA

Photographie de Dennis Morris.

Ce n’est donc pas une surprise si la consommation d’une substance varie énormément selon le genre musical considéré (il est ici question du public et non des artistes que nous aborderons ultérieurement). Même s’il est difficile de l’admettre, il est néanmoins illusoire de croire qu’une musique est plus appréciable accompagnée de telle ou telle substance. Il semblerait en outre que certains genres soient plus ou moins épargnés de ce symbolisme de la drogue, telles la musique classique et les comédies musicales. On pourrait croire que la musique française fait exception, mais rappelons qu’elle nous incite également à la boisson (merci Gainsbourg)!

Plus généralement, considérant la drogue comme un ensemble de signes, il serait également juste d’affirmer que prendre de la drogue revient à consommer des signes. C’est en tout cas la thèse défendue par Jean Jacques Pin dans son “Approche sociologique du phénomène drogue”. Selon lui, le drogué a appris cette consommation dans une société où le désire se prête au symbole (à l’exemple des affiches publicitaires). Ainsi, s’il consomme un signe, c’est parce que “la chose ou bien a disparu,  ou bien est inaccessible”. 

Dans ce clip vidéo, Odezenne ne s’encombre pas de paroles pour nous plonger, par seulement l’image et le son, dans un monde psychédélique.

Aussi est-il possible de se demander d’où nous viennent tout ces signes ? Par qui sont-ils produits? Bien entendu, les artistes y sont pour quelque chose. L’apologie de la drogue par les chanteurs est un phénomène fréquent voire banal:

Live At Woodstock, 1969
Les premières « free party » étaient à l’origine un appel au boycott des clubs en Angleterre, sous le gouvernement Thatcher.

Pour le comprendre, il suffit de prendre conscience qu’en interdisant la drogue et en la considérant comme source de désordre social,  les artistes y ont trouvé une forme d’inspiration, un symbole de rébellion. De manière générale, le tabou a toujours eu beaucoup de succès dans l’Art. Aussi, l’élan musical à l’égard de la drogue aurait peut-être été moins virulent si celle-ci n’avait pas été l’emblème d’une négation de la société. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la drogue, au delà de sa connotation guevaresque, est aussi un puissant moyen d’accès à la création: en lui faisant allusion, l’artiste partage aussi sa propre expérience et des sensations difficilement exprimables. Enfin, si la musique est souvent assimilée à la prise de drogue, c’est en raison des molécules qu’elles sécrètent toutes deux dans le cerveau (la dopamine, la sérotonine et l’endorphine): réunies, elles provoquent ce que le Dr Walsh, professeur en psychologie à l’université de Columbia en Angleterre appelle “l’effet beurre de cacahuète” (pour faire simple: “plus” multiplié par “plus” ça fait “plus-plus”).

Addicts Symphony, un groupe de dix musiciens addicts réunis à l’initiative de James McConnel, ancien alcoolique.

En outre, tous les artistes ne posent pas sur un piédestal les psychotropes. Certains au contraire, expriment leur malêtre face à leur propre addiction, souvent liée à des modes de vie particulièrement stressants et extrêmes au sein desquels la consommation est courante voire inévitable. Il serait par ailleurs un tort de croire que ces vices ne touchent que les jeunes dans le milieu du rock ou du rap… Le documentaire Addicts Symphony, accessible sur youtube, prouve en effet que de nombreux musiciens classiques consomment en excès alcool, marijuana et bêtabloquants (médicament puissant qui bloque l’adrénaline) afin de pallier le stress. Encore une fois, il est rare que les pouvoirs publics s’intéressent à ces problématiques, sauf en cas de décès pour overdose (c’est le cas d’Amy Winehouse et de Mac Miller dont la mort a provoqué un fort écho médiatique).

« Dealing with these demons, feel the pressure / Find the perfect style / Making sure my mom and dad are still somewhat in love / All there backfires of my experiments with drugs » (« Composer avec mes démons, ressentir la pression / Trouver le style parfait / S’assurer que maman et papa ont encore un peu d’amour pour moi / Et tout cela se retourne contre moi avec mon expérimentation des drogues »

Afin de parer ce manque, les artistes auraient-ils donc une responsabilité vis-à-vis du public et de ses représentations? Par définition, les artistes devraient être libres de s’exprimer. Censurer un artiste qui fait sans arrêt l’apologie de la drogue est une quête aussi vaine que celle de Sisyphe. C’est en tout cas très certainement l’avis de Marilyn Manson, qui, dans son single I Don’t Like The Drugs (But the Drugs Like me), réfute décidément toute responsabilité:

1- Kirouac & Kodakludo – Jeanne-Mance (feat. Claudia Bouvette)

C’est en tout légèreté que ce duo nous déclare leur amour pour l’herbe sur un air d’électro-jazz.

2 – Sonic Youth – Shoot 

Sur un rock explosif, Kim Gordon crache, presque agonisante, une addiction à l’héroïne cadenassée par une relation malsaine.

3 – Afroman – Because I Got High

Si seulement le monde était aussi détendu que les Afroman…

4 – Katerine – Parivélib

C’est qu’on aurait presque envie de prendre un abonnement vélib…mais non.

5 – Juto – Mary

Calme et planant, cet appel à la défonce passe presque inaperçu.

6 – Chaos In The CBD – 78 To Stanley Bay (Original Mix)

Une pépite de la House, rien de plus.

7 – JJ CALE – Cocaine

Du bon blues comme on aime et qui s’apprécie avec ou sans drogue.

8 – Flatbush Zombies – Palm Trees

Les Flatbush parviennent à nous communiquer leur euphorie pour l’alcool et l’herbe, sans même en consommer. « Everyday, me and Mary Jane / You might say I’m addicted but me, I’m truly lifted« .

9 – France Gall – Teenie Weenie Boppie

Sans doute France Galle ignorait-elle encore tout de la signification des paroles que lui soufflait cette fois Serge Gainsbourg…

10 – Enrico Sangiuliano – Moon Rocks

2:38…miam.

BONUS – Tairo – Bonne w**d

Petite nostalgie pour cette année 2013 et notre bon vieux Tairo.

2 comments

  1. Salutations !

    Bel article ça soulève beaucoup de controverses, et celle de la responsabilité des artistes quant aux messages qu’ils délivrent à travers leur art m’intéresse particulièrement.
    J’aurais aimé connaître toutes les références ; à défaut, j’apporte ma pierre à l’édifice avec un nom et pas des moindres : Pink Floyd.

    Une grosse source d’informations gravite autour du groupe et on y trouve de tout ; biographies, interview, reportages, etc…
    Je pense à un livre en particulier qui retrace le parcours de ces artistes, sans tabou, de manière très explicite.
    L’ouvrage a été réalisé avec les Pink Floyd eux-mêmes pour célébrer le 50e anniversaire de leur premier album.

    Sans rentrer dans les détails, et pour revenir à cette fameuse controverse ; le groupe se construit, dès ses débuts, une réputation autour de sa manière de faire de la musique et de son style encore bien particulier à l’époque. Au-delà des paroles, c’est ici à sa consommation de drogues pour produire de nouveaux morceaux à laquelle je fais allusion.

    Il me semble que cela rejoint « l’association quasi instinctive » des genres et des drogues :
    Un public s’est intéressé à ce nouveau style de rock psychédélique / rock progressif qui avait à ce moment comme représentant le groupe des Pink Floyd et sa manière pas très orthodoxe de produire ses morceaux.
    Ce même public a ensuite pris comme modèle ce groupe après s’être identifié à son style de musique et à ce qu’il véhiculait.

    Ça me semble assez concordant et on peut retrouver des exemples similaires avec des artistes plus récents.
    Quoi qu’il en soit, le livre est chouette, ça s’appelle « Pink Floyd Their mortal remains » pour ceux que ça intéresse, et c’est d’autant plus appréciable de lire ce genre d’article après coup.

    Enjoy

    1. Merci Simon, très intéressant ! J’avais effectivement entendu parler de leurs pratiques « peu orthodoxes » pour reprendre tes mots, mais j’ignorais tout du mouvement que cela avait généré auprès du public. Je vais me renseigner sur cet ouvrage, merci beaucoup du partage.

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