Posted in 10 Sonances

J2- Le khöömii: une pratique vocale façonnée pour l’Occident…

J2- Le khöömii: une pratique vocale façonnée pour l’Occident… Posted on 18 mars 20206 Comments

   Mettons d’abord les choses au clair. Le chant diphonique n’est pas un chant. C’est un terme scientifique employé par les occidentaux depuis 1971 pour décrire la sensation jusqu’alors inconnue de double voix (di: deux: phoniques:sons) générée par une seule et même personne.

S’il avait ainsi fallu faire un classement des chants diphoniques ayant marqué les ethnomusicologues en quête de nouvelles sonorités, le khöömii de Mongolie aurait occupé la première place! Au moment de sa découverte par l’Occident pourtant, seule une poignée d’habitants des campagnes mongoles le pratique, à l’inverse des chants traditionnels mongols. Inscrit depuis 2009 sur la Liste des Patrimoines de l’UNESCO sous l’impulsion de Johanni Curtet, le khöömii est aujourd’hui un véritable emblème national faisant l’objet de multiples ré-appropriations et amalgames.

Mais qu’est ce que le khöömii?

Le khöömii est une pratique vocale, qui permet à l’individu de produire un timbre de voix formé de deux notes de fréquences proportionnelles: la première, le bourdon, constitue le son fondamental et suppose d’être tenu à la même hauteur durant toute la durée de la performance; la deuxième, l’harmonique, obtenu à l’aide d’un positionnement de langue et/ou de bouche particulier est perçu par notre oreille occidental comme une mélodie se superposant à la note fondamentale. Ainsi, et c’est le plus important pour comprendre la sensation à l’écoute d’un chant diphonique, la fréquence de l’harmonique peut être égale à deux (H2), trois (H3), quatre (H4)..etc fois la fréquence du bourdon (H1).  A noter qu’il existe une pluralité de khoomii et donc de techniques dont on citera seulement le kharkhiraa (Khöömii profond), qu’on associera à des sonorités graves, et l’isgeree Khöömei (Khöömii sifflé) à un sifflement aigu.

Il n’existe pas de véritable consensus sur l’origine du khoomii. Néanmoins les hypothèses affluent en la matière. D’aucuns affirment que les premiers maîtres auraient découvert cet art en imitant les sonorités de la guimbarde, d’une flûte appelée tsuur ou bien encore… de la nature. Cette dernière théorie expliquerait en outre le lien étroit de cette pratique avec des cultures particulièrement alertes face à leur environnement. Enfin, il est possible que le khöömii tire son origine des épopées de l’époque, dont les voyelles, lorsqu’elles sont prolongées à l’oral, sont semblables au bourdon.

La requalification du khöömii en Occident

A la différence des mélodies tonales (qui modulent simplement la fréquence fondamentale) auxquelles nos pauvres oreilles occidentales sont habituées, le khöömii permet quant à lui de produire une mélodie dite spectrale: il rend audible nos discrètes harmoniques en les amplifiant. Bien évidemment, le monde occidental n’a retenu de cette pratique que ce qu’elle voulait bien entendre… et a donc adapté le khöömii à sa sauce en modulant le bourdon, qui traditionnellement, est censé être tenu. En brisant la monotonie du bourdon dans un morceau, les occidentaux en ont ainsi fait un chant, plus mélodieux, et moins dangereux car nécessitant moins de pression au niveau du diaphragme.

Mais ce n’est pas tout ! Si le khöömii rencontre de plus en plus de succès à l’Ouest, c’est aussi parce qu’il est associé à tort au chamanisme. Utilisé à des fins thérapeutiques, les occidentaux y voient un moyen de connexion avec eux-mêmes, la nature, les Esprits… Certains artistes mongols, conscients de cet imaginaire occidental, en font d’ailleurs leur stratégie de vente. Et pourquoi les blâmerait-on ?

En plus de cette ré-appropriation technique et culturelle, les Occidentaux ont tenu à mélanger le khöömii à des styles musicaux et instruments variés: jazz, rock, techno, bols tibétains, didjeridoo… A chacun son cocktail, n’en déplaisent aux puristes qui y verraient une atteinte aux prétendues traditions mongoles.

Comment pratiquer le khöömii ?

Il n’existe que très peu de professeurs de khöömii. Car même si le terme « chant diphonique » suscite de plus en plus d’intérêt (il n’est que de constater les salles pleines au concert du groupe de métal mongol « The Hu », à Paris l’an dernier), faisant l’objet de podcasts relaxants, ou de candidats exotiques à l’émission The Voice, peu sont ceux qui souhaitent vraiment s’investir dans cette pratique.

Pour obtenir dans un premier temps le son fondamental, il est nécessaire de travailler son souffle, et de contracter son pharynx afin de générer une pression d’air suffisante sur les cordes vocales. L’écoute et la compréhension de son corps dans cette pratique sont alors primordiales pour adopter la juste position, et c’est pourquoi la patience et la détermination sont cruciales dans l’apprentissage.

  Pour une première approche pour les nuls, voici un petit apéritif dinatoire de khöömii. Goûtez donc, il y en a pour tous les goûts. Faites donc sortir le mongol qui est en vous.

Emilie Cordier

1- The Hu- Yuve Yuve Yu

Ce groupe de métal composé de jeunes mongols va faire trembler les murs de vos voisins tout confinés.

2- Sainkho Namtchylak – Dance of Eagle

En dépit de l’interdiction faite aux femmes touvaines de pratiquer le khoomii, Sainkho a su affirmer sa passion pour cet art en le fusionnant au jazz.

3- Yat-Kha – Karangailyg Kara Hovaa

Originaire de Touva, ce groupe nous renvoie directement aux champs de combat sous Gengis Khan. Ça tombe à pic, car rappelons le: nous sommes en guerre ».

4- Merkaba – Ancient Calling

Petite psytrance diphonique pour rentrer en transe et communiquer avec Johnny.

5- Sombarai – Mathias Duplessy

Artiste français qui nous évoque très subtilement ce bon vieux Renan Luce après un exil forcé sur le territoire mongol. En tout cas, le voyage lui réussit.

6- Horse head fiddle player Ts Galbadrakh

Les vibrations des cordes vocales de ce chanteur (kharkhiraa) associées à celles de sa viole de gambe vous laisseront sans voix…ou sans oreilles.

7- Hanggai – The Vast Grassland

Groupe pseudo punk, qui fera voyager l’émo très très enfoui en nous à travers les steppes mongoles.

8- Dandarvaanchig Enkhjargal (EPI) -en live

A savourer du début à la fin, vêtu d’un deel, en compagnie d’un chameau.

9- Bayn Ayalguun – en live

On monte crescendo avec le kit complet « khoomii-guimbarde-viole de gambe »… un vrai délice et gratis qui plus est.

10- Sedaa – Prayer Of Shaman

Sedaa, c’est un bébé prodige né d’un mariage entre la Mongolie et l’Orient. Et pour la petite anecdote à placer en dîner mondain: Sedaa » ça signifie « Voix » en perse.

6 comments

  1. Merci Emilie, je suis fan de la Mongolie, depuis ce film russe très ancien sur un instituteur russe qui arrive en Mongolie, je j’avais vu au cinéclub du lycée de Dunkerque.
    Voix superbes!

    1. Bonjour, merci oiur ces partages magnifiques et si intéressants.

      Je cherche des textes mongoles tibétains ou autres que je pourrais chanter. Vue que ça n’est pas un chant, de base, je n’arrive pas à trouver quelque chose.

      Saurais-tu ou je pourrais trouver quelque chose dans le genre, peut-être en phonétique.

      Stp, stp, stp. 🙂😉

      1. Bonjour Olivier, je t’invite à contacter Iannis Psallidakos sur Facebook de ma part, c’est un professeur de chant diphonique qui travaille avec les bols tibétains entre autre. Il saura te conseiller !

  2. Article très intéressant qui nous fait voyager dans une culture méconnue. J’apprécie particulièrement le chant appliqué à différents styles musicaux. Merci.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *