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J23 – Le bleu a-t-il toujours été roi des couleurs?

J23 – Le bleu a-t-il toujours été roi des couleurs? Posted on 9 avril 2020Leave a comment

Selon Michel Pastoureau: “parler d’une couleur n’a du sens que pour autant qu’elle est associée ou opposée à d’autres couleurs, mais le cas est un peu particulier pour la couleur bleue”. Cet historien de la couleur nous propose alors de comprendre le véritable renversement de valeurs associées au bleu à partir du XIIe-XIIIe siècle.

Le bleu est associé à la couleur du démon

En effet, bien qu’il constitue aujourd’hui, selon les enquêtes d’opinion, la couleur préférée des européens (en moyenne 50% des individus interrogés le définissent comme leur favorite, sans distinction sociale ou sexuelle), tel n’était pas le cas pendant la période gréco-romaine. À titre d’exemple, il était considéré comme dévalorisant d’avoir des yeux bleus… De même, il n’existait pas de mot latin à proprement parlé pour qualifier cette couleur, qui de toute façon n’était pas employée. Le bleu était ainsi tant discriminé, qu’il était même absent des ensembles colorés (comme les arcs-en-ciel) et des cartes (la mer était représentée en vert, l’air en blanc et la terre en noir). En outre, seuls sont utilisés le noir, le blanc et le rouge au sein de la religion catholique, le bleu étant réservé à la représentation du démon.

Comment donc expliquer que le bleu constitue, depuis la fin du XVIIIe, l’un des chouchous de notre palette de couleur? 

Le phénomène émerge au Moyen-Age, à la fin du XIe siècle. À cette période en effet, les vitraux, les enluminures, et peintures murales se teintent d’un bleu lumineux.  Les historiens expliquent ainsi cette nouvelle mode par une volonté de distinguer la lumière divine (lux) et terrestre (lumen) grâce au procédé de la couleur: tandis que la première est associée au bleu, la seconde est représentée par le jaune.

Cette nouvelle mode est également encouragée par deux agents de promotion, le premier étant la vierge Marie. En effet, tandis qu’elle était auparavant représentée vêtue de noir ou de gris, les artistes l’habillent désormais de bleu, lui attribuant par delà une nouvelle couleur iconographique (à ne pas confondre avec sa couleur liturgique, le blanc). À cela s’ajoute le mouvement esthétique lancé par le roi Philippe Auguste qui porte fièrement le bleu pour affirmer son rapport au divin (puisque Dieu est dans les cieux, pourquoi le roi ne porterait-il pas un petit bout de ciel sur lui?).  En conséquence, les autres rois, les princes et les seigneurs décideront d’adopter à leur tour cette étrange fantaisie…

La Vierge de douleur au pied de la croix, Philippe de Champaigne, XVIIe siècle.

Etonnamment, les pétales de la guède sont… jaunes

Face à une demande de plus en plus forte de bleu, les teinturiers vont ainsi s’approprier de nouvelles techniques dans la gamme des colorants bleus, notamment grâce à la culture d’une plante appelée la guède (très présente à Toulouse). Par la suite, la découverte du bleu de prusse donnera lieu à une nouvelle mode et permettra de diversifier la gamme des bleus foncés, plutôt réservée à l’art gothique. Enfin, malgré des lois protectionnistes, les Européens importeront une grande quantité d’indigo des Amériques, car plus performant que celui d’Asie ou de la guède d’Europe, et surtout moins cher.

C’est ainsi que dès la fin du XIIIe siècle, le bleu devient le rival du rouge, ancienne couleur favorite. Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si nous les considérons toujours aujourd’hui comme deux couleurs contraires (ce qui explique sans doute aussi le choix de couleurs des sabres lasers Star Wars). 

 

Pour terminer cet hommage au bleu sur une touche musicale, il nous a paru important de mentionner l’existence de la “note bleue”. Elle désigne une note abaissée d’un quart voire d’un demi ton dans une gamme majeure (cf article sur les gammes orientales) conférant cette sonorité particulière au ‘blues’ (lui même une contraction de l’expression « blue devils », littéralement « diables bleus », et qui signifie « idées noires »). 

Notes bleues (en bleu sur cette partition) : l’altération descendante des 3e, 5e et 7e degrés

Et comme à son habitude, 10 Sonances vous propose une écoute musicale, cette fois azurée, à l’issue de laquelle vous pourrez étaler généreusement votre culture du bleu au monde entier… :

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