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REPORTAGE- La freeparty en temps de crise sanitaire

REPORTAGE- La freeparty en temps de crise sanitaire Posted on 14 novembre 2020Leave a comment
Reportage sur la freeparty en France, en temps de Covid.

Les freeparties, raves ou encore « teufs », soirées organisées par des collectifs cherchant à « poser » des systèmes sons, ont une large côte de popularité en Europe. Souvent illégales, elles se font la plupart du temps dans des lieux isolés, parfois sans l’autorisation des propriétaires des lieux.

Au menu, de la musique électronique hard, des rythmes effrénés, une scénographie à base de lasers qui contribue à une ambiance onirique, et enfin, un public hétéroclite uni par un certain nombre de valeurs. Mais comment ces freeparties, déjà frappées par le sceau de l’illégalité, se sont-elles adaptées à la crise sanitaire ? Confinement est-il synonyme d’arrêt des festivités ?

Avant de répondre à ces questions, et afin d’avoir une meilleure compréhension de l’univers de cette pratique, il faut considérer quelques mots de vocabulaires. Le premier, le plus important, est aussi celui qui n’a pas forcément besoin d’explication. Les systèmes sons, ou soundsystems, sont le cœur des freeparties. Ils sont composés de caisses de bois, dans lesquelles sont placés des hauts parleurs hiérarchisés en trois voies : basses, medium et aigus. Ajoutez à cela amplificateurs, processeur et les fameuses platines du DJ, vous avez de quoi faire une rave. Construits de toutes pièces par les collectifs organisateurs, les systèmes son peuvent valoir entre 15 000 et 75 000 euros.

Quand un collectif organise une free, il parle de « poser » son système son. On peut également parler de « calage ». Une fois que le système est posé, l’ensemble forme alors un « mur de son ». Le DJ va ensuite pouvoir « mixer », c’est-à-dire passer sa musique.

Freeparty et législation

Pour Samuel, organisateur de freeparties avec le collectif lillois System–D, les frees sont illégales par fait et non par choix. Pour le mouvement, faire la fête de manière autonome et spontanée est un principe de vie, et l’illégalité du procédé est loin de les décourager.

En juin dernier, les collectifs Knette 6tem et System–D ont coorganisé une freeparty, à Wasquehal pour la fête de la musique. Au bout de quelques heures, la police a interrompu l’événement qui, selon la Voix du Nord, a rassemblé environ 500 personnes. Le système son a été saisi et le collectif n’a pu le récupérer qu’en septembre dernier, après une audience au tribunal. Dans ce monde qui revendique des valeurs de partage, d’amour et principalement de liberté, les déboires avec la justice sont fréquents.

Wasquehal, ancienne usine de la société « les 3 suisses », utilisée pour des freeparties.

Si ces “teufs” sont interdites, c’est qu’elles sont incompatibles avec la législation. Pour comprendre l’ensemble des interdits bravés par les collectifs et les risques qu’ils sont prêts à encourir, retour sur les lois qui encadrent le monde de la fête.

Entrée par effraction, tapage nocturne et mise en danger d’autrui

La plupart des frees s’organisent loin des autorités publiques, dans des bâtiments désaffectés, ou des propriétés peu connues du grand public. Leur non conformité en matière de sécurité peut alors faire l’objet de sanctions par la loi (Article 223-1 : Mise en danger d’autrui). De la même façon, le code pénal réprime l’entrée par effraction sur une propriété, ainsi que sa dégradation ou détérioration. Pourtant, Samuel affirme que son collectif est très attentif à ces questions.

Des événements non déclarés

Depuis 2001, l’amendement Mariani impose un régime spécifique aux raves, qui oblige les organisateurs à déclarer leurs évènements un mois à l’avance “auprès du préfet du département dans lequel le rassemblement doit se tenir préfecture” (cf article 53 de la LSQ, Loi de Sécurité Quotidienne). 

En réalité, cette mesure correspond à une demande d’autorisation et non une déclaration aux autorités. Dans les faits, presque aucune de ces autorisations n’a jamais été donnée. Lionel Pourtau explique, dans son ouvrage Les interactions entre raves et législations censées les contrôler, que “d’octobre 2001, au teknival de Marigny, autorisé en mai 2003, aucune autorisation ne fut délivrée”. D’après Samuel, ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Il interprète ces refus comme la volonté d’un l’Etat qui cherche à tout contrôler.

Certains reprochent d’ailleurs à l’amendement Mariani d’aller à l’encontre du principe de la freeparty, en ce qu’il limite l’autogestion d’une fête par leurs organisateurs. De ce fait, la législation impacte la nature de la fête.

Tu n’auras pas le même public en teuf qu’à un festival”, affirme Samuel. En effet, en raison des risques qu’elle encourt, une teuf n’investit généralement pas dans des artistes très connus. Pour le jeune organisateur, cette différence au niveau de la scène s’explique également par une opposition de la teuf à l’industrie musicale : “Les clubs sont régis par des grosses structures influentes qui dictent quels artistes écouter, tandis qu’en teuf, selon la région, on n’écoute pas la même musique, on n’utilise pas les mêmes caissons...”

Ne pas se faire repérer

Afin de poursuivre leurs activités malgré les menaces de confiscation du matériel, les collectifs mettent en place des systèmes élaborés d’organisation et de communication.

Extrait d’une boîte vocale indiquant le lieu d’une freeparty :

Débordements : consommation de stupéfiants et excès de décibels

Souvent, on reproche aux organisateurs de frees de nuire au voisinage, en poussant les décibels trop loin. Lorsqu’elle est intentionnelle, cette pratique est qualifiée “d’agression sonore”.

Article 571-30 : “Indépendamment des niveaux d’émergence à respecter au domicile des voisins, les niveaux sonores maximums admissibles à l’intérieur de l’établissement sont de 105 dB(A) en tout point accessible au public (niveau moyen sur 10 à 15 minutes)”.

Article L. 3421-1 : “L’usage illicite de l’une des substances ou plantes classées comme stupéfiants est puni d’un an d’emprisonnement et de 3 750 euros d’amende. Cette interdiction concerne aussi bien l’usage public que l’usage privé et elle ne fait aucune différence entre les drogues.”

CODE DE LA SANTÉ PUBLIQUE


De même, l’usage des drogues pendant ces fêtes est fréquent et les participants font l’objet de nombreux contrôles lors des interventions policières. C’est le cas de Jean-Ange (son prénom a été modifié), étudiant à Nantes et adepte des teufs bretonnes.

Screenshot d’une conversation avec Jean-Ange, teufeur breton.

Le principal chef d’accusation ravivé par la crise sanitaire : le rassemblement

Marianne Ronstan est une avocate au bureau de Paris spécialisée dans la défense des droits applicables aux freeparties. Elle défend de nombreux collectifs de teufeurs, qui se payent ses services au travers du Fonds de Soutien Juridique des Sons. Selon elle, c’est cette question des rassemblement qui constitue le principal chef d’accusation des organisateurs.

Fonctionnement du Fonds de Soutien Juridique des Sons.

« C’est soit nuisance sonore, soit agression sonore, dégradation ou mise en danger de la vie d’autrui, mais l’infraction principale relevée c’est l’organisation de rassemblement sans déclaration au préalable. »

Même si à ce jour les dossiers traités concernent principalement des évènements ultérieurs à la crise sanitaire, en raison des délais, l’avocate est formelle : “Il y a eu plus de saisie cet été qu’il n’y en avait l’an passé”. Pour cause, le confinement a profondément bouleversé la législation.

Afin d’assurer la défense des collectifs pendant les procès, Marianne Rostan, payée grâce au Fonds de Soutien Juridique des Sons, invoque des arguments de fonds. Elle cherche à prouver que les personnes concernées n’ont pas commis d’infractions. Elle vérifie également la régularité des procédures ; il arrive que les forces de l’ordre n’aient pas respecté la loi pendant leur intervention. C’est grâce à ce dernier argument que System-D a pu récupérer la totalité de son système son, à l’issue de son procès pour la freeparty de Wasquehal. En revanche, l’événement s’étant déroulé en pleine période de pandémie (21 juin), les organisateurs ont tout de même écopé de 200 euros d’amende chacun. 

Restrictions Covid-19 du 17 octobre 2020

Après un premier confinement le 16 mars, qui interdisaittout rassemblement (…) de plus de dix personnes”, le gouvernement a ensuite autorisé les événements sous respect de certaines conditions (interdiction de rassemblement de plus de 5 000 personnes jusqu’au 31 août). Le 17 octobre, face à la dégradation de la situation sanitaire, un couvre feu de 21h à 6h a été mis en place dans certains départements en zones rouges. Depuis le 29 octobre, la France est désormais soumise à un nouveau confinement : les rassemblements sont donc à nouveau interdits.

Covid, confinement et freeparty

En période de confinement, l’organisation d’événements est devenue complexe. Dans le nord, la plupart des collectifs ont arrêté d’organiser des freeparties. L’un des membres de Knette 6tem l’explique dans des propos recueillis avant le confinement : « Tu ne trouveras pas de frees dans le Nord. Enfin, il y en a, beaucoup même, mais c’est privé. C’est des petits calages entre amis.« 

Des propos confirmés par Kevin Ringeval, membre de l’association Technopole, qui a pour objectif de promouvoir les musiques et cultures électroniques auprès des pouvoirs publics, organismes professionnels et médias, depuis 1998.

« Il y a quelques frees, mais celles qui ont lieu sont en petit comité. Beaucoup de collectifs ont pris cher pendant le premier confinement, en termes de saisies de matériel et d’amendes. Les pouvoirs de la police ont été renforcés, sur les interventions et les amendes. Du coup, beaucoup d’organisateurs se tiennent à carreau. »

Des fêtes qui ne sont pas destinées au grand public, donc, et qui ont fini par s’éteindre avec l’annonce du confinement. Si la région du Nord a fortement ralenti son activité dans ce secteur, c’est aussi à cause de la Direction Départementale de la Sécurité Publique, selon Samuel. Chargés entre autres du maintien de l’ordre et de la tranquillité, ces services spécialisés sont très présents dans le Nord de la France, et à l’affût des freeparties illégales.

Si cette région reste relativement calme ces derniers temps, ce n’est pas forcément le cas du reste de la France.

Techno Flex & Détente

Le groupe Facebook Techno Flex & Détente rassemble 67 000 fans du monde de la nuit, de toute la France et ses alentours francophones. Dans l’univers des soirées techno françaises, le groupe bénéficie d’une certaine notoriété. On peut y trouver des artistes et des organisateurs faisant leur publicité, mais surtout des jeunes cherchant des « plans », des raves ou des soirées. Avec la crise sanitaire, cependant, une grande partie d’entre eux semble vouloir faire preuve d’exemplarité. Alors, lorsqu’un jeune recherche une soirée sur le groupe, il s’attire la plupart du temps les foudres de la communauté des « flexeurs ». Ironiquement, le groupe s’est d’ailleurs renommé Techno Flex & Reconfinement.

Victor cherchait des soirées près Paris malgré le couvre-feu. Son post est accueilli avec humour par certains, d’autres moins.

Un administrateur du groupe a banni l’auteur du post, supposant que c’était un membre des forces de l’ordre cherchant des soirées illégales.

Dans cet exemple, même si Victor semble rentrer bredouille de sa pêche à la soirée, il reste très possible qu’il ait reçu des messages privés avec les informations qu’il attend. Les recherches de soirées, ou de « bails », ne se cantonnent cependant pas à Paris.

Captures d’écrans datant du 27 octobre.

Avec la crise sanitaire, le nombre de freeparties a fortement diminué. Cette accalmie dans l’esprit de fête se retrouve dans les réactions du groupe face à ceux qui cherchent encore les soirées malgré le contexte. S’ajoute à cela le fait que beaucoup de collectifs et une large partie du public se sentent responsables vis-à-vis de la lutte contre la pandémie. Un certain nombre d’organisateurs a par ailleurs annoncé ne plus organiser d’événements le temps de la crise sanitaire, appelant le public à être responsable.

Massakre est un collectif marseillais.

Les résistants

Même si un grand nombre de collectifs a décidé de se ranger, ce n’est pas le cas de tous. Certains résistent encore aux restrictions et maintiennent des événements, s’alignant sur l’une des valeurs les plus revendiquées par le mouvement des freeparties : la liberté. Le phénomène s’explique facilement : les frees étant déjà illégales, quelques restrictions en plus ne sont pas suffisantes pour effrayer des collectifs rompus à l’organisation clandestine.

Certains collectifs font même leur publicité et partagent les vidéos de leurs événements sur le groupe Techno Flex & Détente, ou sur leur propre page. La plupart de ceux qui osaient encore « poser » avant le confinement viennent de Bretagne, ou du sud de la France.

Post Facebook du collectif breton TapeTaTek. A noter qu’après la freeparty du 17/10 à Guignen, en Bretagne, le collectif a décidé d’arrêter temporairement les événements.

Publicité pour une teuf sur le groupe Facebook Techno Flex & Détente.

Suivant les instructions d’Amanda, nous avons demandé à Rémi plus d’informations.

L’image de la freeparty

Avec les nombreuses interventions policières durant la crise sanitaire, la mauvaise réputation du teufeur, celle de l’insurgé contre l’Etat, en proie aux excès, n’a été que renforcée. Se considérant comme des professionnels du milieu de la free, le collectif System-D déplore l’absence de reconnaissance des autorités publiques envers leur travail. Selon Samuel, la mauvaise considération de la musique “hardcore” en France est également responsable de cette stigmatisation des teufeurs.

En Hollande et en Belgique, de part l’évolution des acteurs de la teuf, [le hardcore] est une musique beaucoup plus acceptée.” 

Après le passage des membres de Knette 6tem et System-D au poste de police pendant la fête de la musique, la Voix du Nord a publié un article, donnant notamment la parole à la maire de Wasquehal, alors en pleine campagne électorale. Celle-ci dénonce l’irresponsabilité des jeunes organisateurs et la dangerosité des conditions de la soirée. Valentin est indigné du contenu de l’article. 

Suite à cet article, les deux collectifs ont voulu défendre leur image via le média Vozer, entité parallèle à la Voix du Nord, qui avait déjà écrit un papier sur un de leurs événements en 2018. La parole ne leur a pas été donnée. Justine Pluchard, journaliste chez Vozer, nous a expliqué que la ligne éditoriale du média excluait les faits divers, d’où le refus de la rédaction. D’après elle, il aurait fallu plus de temps et de personnel pour réaliser un tel papier.

Lorsque les médias parlent des freeparties, c’est rarement pour en faire découvrir son univers, ses enjeux et ses acteurs. Les articles relatent plus souvent les interpellations par les forces de l’ordre, les nuisances sonores, la consommation de stupéfiants, etc. La crise sanitaire a largement renforcé cette tendance. Il suffit de suivre les dernières actualités sur le sujet : BFMTV, Le Parisien, Vice, tous traitent de raves stoppées par les autorités. Aucun ne parle des collectifs qui ont décidé d’arrêter l’organisation d’événements le temps de la crise sanitaire.

Avec la pandémie, les restrictions du milieu de la fête se sont intensifiées, ajoutant une nouvelle dimension irresponsable aux soirées clandestines. C’est donc de cette image ternie que la freeparty doit se contenter. Pourtant, il existe clairement une certaine dualité dans le milieu, entre ceux qui souhaitent améliorer cette image et ceux qui continuent de faire la sourde oreille face aux lois.

Emilie Cordier & Arthur Marotine

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