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J7 – Et si nous adoptions tous la Tesson attitude?

J7 – Et si nous adoptions tous la Tesson attitude? Posted on 22 mars 20204 Comments

   Peut-être était-il quelque peu ambitieux d’annoncer une publication quotidienne d’articles malgré un plaisir certain à écrire et partager des playlists. La fatigue se faisant sentir hier, c’est à ma mère que je dois la meilleure excuse d’indolence: “le week-end c’est repos!”. Cette affirmation, d’abord accueillie comme la solution la plus ingénieuse jamais énoncée, imprégna soudain l’air d’une odeur de mauvaise foi: il est vrai que nous étions samedi, mais cette information sonnait creux à mon oreille, comme si l’appellation des jours n’avait plus de signification réelle. Lorsque le travail est aboli et lorsque les écoles, les magasins, les bars et les boîtes ferment, qui donc est responsable comptable des jours de la semaine hormis nous même? 

Petite pensée pour ces codes couleurs très efficaces attribués aux jours de la semaine.

    Ma mémoire pourtant, conserve le souvenir d’une sensation de liberté démultipliée à la venue du vendredi, d’une envie de provoquer la nuit avant de s’adonner à un nombre incalculable d’activités à la lumière du jour. Mais alors s’achève sans prévenir le dimanche, tandis que surgit l’appréhension hebdomadaire du lundi. Plus dur encore, le sentiment de culpabilité face à un week-end mal investi, où l’envie d’ennui a balayé d’un revers toute tentative d’action pour laisser mûrir la flemmardise et la mollesse. Montaigne prononçait à ce sujet: “Par la vigueur de l’usage, compenser la hâtiveté de son écoulement” (Montaigne, Essais, III), philosophie de vie que Sylvain Tesson pose en réflexion dans Dans les forêts de Sibérie. Dans cet ouvrage en effet, l’auteur nous livre un formidable témoignage sur l’isolement et l’ennui:

“Quand je pense qu’il me fallait déployer d’activités, de rencontres, de lectures et de visites pour venir à bout d’une journée parisienne. Et voilà que je reste gâteux devant l’oiseau. La vie de cabane est peut être une régression. Mais s’il y avait progrès dans cette régression?”

Et c’est pourtant malgré nous que nous continuons de déglutir cette liberté surgelée la semaine, et réchauffée le week-end…

Sylvain Tesson, lors de son séjour de six mois dans une cabane isolée aux alentours du Lac Baïkal en Sibérie en 2010

    Partant de ce constat, il est possible de s’interroger quant à la définition de la liberté.  Notre ami Tesson vole à nouveau à notre secours en nous proposant sa définition: “Et si la liberté consistait à posséder le temps ?”. Partant de cette hypothèse, prenons conscience du nombre d’actions programmées, de l’angoisse inconsciemment emmagasinée après report d’une tâche, et plus généralement en l’absence de “plan”. Presque automatiquement s’organisent nos journées et nos heures sans que jamais l’ennui ne puisse vivre sans raison d’être: ce dernier doit, de la même façon que nos week-ends, justifier d’un emploi du temps défini. Notre esprit vit à lui seul une vie prophétique dont il s’étouffe, et perd ainsi ses facultés à imaginer, rêver.

    Il n’est bien sûr pas question de morale dans ce discours, mais d’une réflexion sur le temps et l’improvisation. À l’annonce de la fermeture des frontières, de l’arrêt des transports, et du confinement, de nombreux projets et promesses ont été réduits à néant, confrontant l’ensemble de l’Humanité à son présent. Évidemment, la solitude, le manque d’espace, la profession, et la richesse sont autant de facteurs déterminant la qualité de notre confinement. De même, l’idée n’est pas de promouvoir une société de méduses qui se laisseraient porter par des courants hippies: il est normal d’anticiper et de prévoir des activités, ne serait-ce que par élan vital. C’est d’ailleurs en premier lieu de par sa capacité à projeter mentalement ses désirs et motivations que l’Homme se différencie de l’animal et parvient à accomplir ses scénarios les plus fous. Mais en cette période difficile, profitons-en pour adopter l’équilibre de vie dont nous avons besoin. Et pour cela, inspirons nous une dernière fois de l’expérience de Sylvain Tesson qui semble en parfaite adéquation à notre situation:

Le livre de chevet idéal en confinement.

“Moi qui sautais au cou de chaque seconde pour lui faire rendre gorge et en extraire le suc, j’apprends la contemplation. Le meilleur moyen pour se convertir au calme monastique est de s’y trouver contraint. S’assoir devant la fenêtre le thé à la main, laisser infuser les heures, offrir au paysage de décliner ses nuances, ne plus penser à rien et soudain saisir l’idée qui passe, la jeter sur le carnet de note. Usage de la fenêtre: inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir.”

Et comme (presque) chaque jour, voici une petite liste de morceaux de musique qui saura vous faire apprécier les longueurs, l’absence de refrains et de couplets ou tout simplement la vie:

  1. 1 – Snarky Puppy – Lingus (We Like It Here)

La vidéo live était nécessaire pour saisir le véritable engagement des artistes dans ce morceau, particulièrement au moment de leur improvisation (mettre le temps)

  • 2 – Jesse Garon – C’est lundi
Comme il est soulageant de constater que Jesse Garon déteste le lundi autant que nous.
  1. 3 – Gichy Dan – On a day like today
Parce que franchement un peu de funk ça ne fait de mal à personne.
  1. 4 – Izo FitzRoy – Day by Day 
En temps normal ce soul jazz aurait été destiné à accompagner votre rage sur le chemin du travail, mais après réflexion, n’importe quelle occasion est bonne pour l’écouter.
  1. 5 – Jürgen Paape – So weit wie noch nie
Cette musique évoque avec poésie la monotonie que nous tentons de chasser par la chanson…Faites donc une pause dans vos occupations pour savourer ces douces paroles allemandes. 
  1. 6 – Mac DeMarco – All of Our Yesterdays
Simplicité et nostalgie sont les maîtres mots de Mac DeMarco qui parvient à nous convaincre de la beauté du moment présent grâce à l’effet chorus de sa guitare.
  1. 7 – Sonic Youth – The Diamond Sea
19 minutes 35 secondes de divagation nous berçant dans une mélodieuse dissonance au parfum cold wave. Une fois écoutée, vous pourrez porter (presque) légitimement un t.shirt Sonic Youth, et ça c’est cool.
  • 8 – Rone – Ginkgo Biloba
Hommage au Ginkgo Biloba qui sait plus que quiconque contempler le temps qui passe.
  •  9 – Say Yes Dog – Feel Better
Peu connu du public, ce groupe pop-rock crie délicatement au carpe diem. Leur album “Voyage” est, à ce titre, un véritable perfect.
  1.  10 – Bob Marley – Time Will Tell
Difficile de décompresser sans reggae. Même chose pour le reggae et Bob Marley.
  • Petit bonus pour les nostalgiques amoureux de la variété française avec Bénabar – Le Dîner.
Il faut avouer que cet hymne à la procrastination, à la télé et la pizza est vraiment parlant.


4 comments

  1. Bravo Emilie ! J’ai découvert tes écrits et ces morceaux de musique avec délice pendant ma pause déjeuner (et oui il y en a qui travaille !). Je vais m’empresser de le faire découvrir à la maison ce soir, ça nous changera de la playlist préférée des enfants 😉

  2. Merci Emilie de me faire partager tes écrits.
    Cela fait super plaisir!
    Surtout en ce moment ou l’on est confiné.
    Je vous apprécie beaucoup tous les trois.
    Un grand bonjour à tes parents Anne et Pierre.
    Continue c’est extra.
    Patrick

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