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J50 – La Musique a t-elle une fin?

J50 – La Musique a t-elle une fin? Posted on 5 mai 2020Leave a comment

Il s’agira dans cet article de comprendre la nature de la musique. Se définit-elle par un critère invariable: le plaisir qu’elle procure, la technique qu’elle implique… ? Peut-on considérer un bruit comme de la musique ? Qu’en est-il d’une oeuvre dénuée d’auteur ?

  Avant de s’accorder sur une manière de définir la musique, encore faudrait-il comprendre son origine et sa finalité. La perception des sons de notre environnement est bien évidemment un moyen de survie de nombreuses espèces. Des recherches ont prouvé que cette capacité constitue une manière d’apporter une cohérence à notre environnement, malgré le manque d’informations nous étant accessibles. Au cours de notre vie, nos expériences sensorielles sont enregistrées pour créer un schéma général de ce qui nous entoure. Chaque nouvelle expérience se retrouve ainsi mise en parallèle avec une situation “prototype” de manière à être compréhensible. L’illusion de Kaniza est un bon exemple de ce mécanisme humain dont il est impossible de se détacher:

Sur cette illustration en effet, il nous semble qu’un triangle blanc est posé sur un triangle délimité par un trait noir, mais aucun triangle n’est pourtant présent. Notre système visuel complète l’information manquante. Selon de grands psychologues tel que Hermann vo Helmholtz, la perception est un processus de déduction qui met en oeuvre une analyse des probabilités… La musique serait donc un dérivé de ce mécanisme de survie, dans un but exclusivement… artistique. Mais encore faudrait-il pouvoir définir ce qu’est l’Art. 

L’Art se définit-il par le plaisir qu’il procure? 

     Il semblerait que notre façon d’apprécier un son serait fortement liée à cette capacité de cohérence, et donc d’anticipation. Vous avez sûrement remarqué qu’après plusieurs lectures d’un morceau que vous n’appréciez que modestement, vous en tiriez de plus en plus de satisfaction?

De même, il est plus aisé d’écouter un morceau qui s’inscrit dans les structures auxquelles nous sommes familières depuis notre plus tendre jeunesse (les gammes diatoniques nous sont plus faciles d’écoute que celles pentatoniques du Moyen-Orient par exemple). En somme, si vos oreilles n’ont entendu jusqu’alors que du France Gall, votre cerveau s’est construit une série d’attentes musicales liées aux compositions de cette artiste, et vous ne pourrez jamais être plus heureuse qu’en écoutant “Résiste” ou “Ella elle l’a”. En vieillissant, ces structures sont de moins en moins modulables, et c’est pourquoi il est souvent de plus en plus difficile de saisir et d’apprécier de nouvelles sonorités (soyons donc indulgents avec nos anciens concernant leur façon d’appréhender la techno).

Erik Satie, fâché par nos propos.

    En soit, définir la musique pour le plaisir qu’elle procure n’est pas envisageable pour plusieurs raisons. La première, comme explicitée précédemment, est que le plaisir est subjectif à la culture de chacun.
  Par ailleurs, si l’Art se définissait par le plaisir qu’il procure, cela signifierait également que son existence serait inhérente à celle de l’Homme. Si nous diffusions les gnossiennes d’Erik Satie dans une forêt sans présence humaine, et donc sans personne pour l’apprécier, celles-ci ne seraient-elles donc plus de l’Art? L’Art n’est-il pourtant pas absolu? N’est-il pas censé transcender l’Homme? Autant de questions tiraillant l’esprit des philosophes, comme des musicologues et des neurologues.

L’Art se définit-il par un certain nombres de codes et de règles de solfège?

  De la même façon que définir la musique par le plaisir qu’elle procure, il serait inadéquat de la restreindre à une discipline respectant un certain nombre de codes. Encore une fois, chaque culture s’est approprié des règles de lecture et des structures musicales différentes. Certains pourraient donc considérer leurs propre codes comme étant supérieurs à d’autres, et s’établirait  ainsi une hiérarchie subjective de la musique, avec comme théorie “universelle”, celle d’une majorité… Mais définir la musique comme celle imposée par une majorité nuirait profondément à la diversité du patrimoine et à notre créativité (et ça serait d’ailleurs inquiétant considérant les titres les plus écoutés sur Youtube:)

Il n’est d’ailleurs que d’observer notre héritage musical actuel: malgré les époques, nous avons conservé les mêmes accordages, les mêmes gammes… notre plus grand champ d’ouverture réside dans la découverte de nouveau timbres: la distorsion, les amplis, les synthés (qui permettent de produire des timbres qui n’existent pas dans notre environnement) et même l’utilisation d’objets sont autant d’inventions nous ayant permis de renouveler les genres musicaux. Et il faut l’admettre: rien qu’avec ça, un choix immense de possibilités s’offre à nous, même si certains se complaisent à affirmer le contraire…

Mélanger du jazz, de la cold wave, du hip-hop, de l’électro… c’est la signature d’Anne Paceo pour nous faire redécouvrir la musique.
L’innovation de Murcof est d’introduire des instruments baroques dans une composition électronique…
Une magnifique interprétation de poèmes anciens par le compositeur Zad Moultaka. La voix sombre de Fadia Tomb El et les douces mélodies de l’oud nous persuadent de poursuivre l’écoute malgré des dissonances au piano qui auraient pu a priori nous intimider.

    De plus, définir la musique comme tel consisterait à rejeter et délégitimer toute autre créations s’écartant des codes. La curiosité et la recherche de nouvelles sonorités peuvent pourtant procurer une forme de satisfaction et permettre même parfois de changer de paradigme musical. Aussi, une rythmique instable (l’oreille est capable de saisir des retards à la millième de seconde près), des dissonances, et une structure asymétrique ne sont-elles pas tout aussi valables que les structures musicales nous étant imposées depuis la Grèce Antique?

Popularisé par John Cage, le « piano préparé » consiste à fixer des objets sur un piano pour en changer le timbre (semblable à celui des percussions).
Longtemps ignorée, Suzanne Ciani, (1970) est pourtant l’une des grandes pionnières de la musique électronique. À l’aide d’un synthétiseur modulaire, inventé par le légendaire Don Buchla, elle est à l’origine de sonorités qui ne seront finalement popularisées que dans les années 80 (New-Age).
Concert du groupe Throbbing Gristle à Berlin (milieu des années 70). Improvisation sur scène de la chanteuse Genesis Breyer P-Orridge, précurseuse de la musique industrielle.

L’Art se définit-il par la qualité technique du morceau en question?

    Difficile déjà de juger de la technique de certains artistes sans connaître précisément le contexte de réalisation de l’oeuvre. De plus, le cerveau appréciant anticiper les notes qui vont être jouées, ne vaudrait-il pas mieux miser sur la simplicité plutôt que sur la technique ? C’est en tout cas ce que suggèrent les titres les plus populaires à la radio, les publicités mais aussi certains compositeurs de prestige qui estiment la richesse d’un morceau non pas à la quantité de notes qui en émane, mais plutôt à leur nature, et les sonorités qui les accompagnent. C’est en tout cas l’avis du fantastique compositeur Chassol, qui durant cette émission radio, se propose de commenter une musique du célèbre György Ligeti (1923-2006):

  Il est possible de remarquer que cette importance accordée à la technique s’est amoindrie avec le temps. Sans doute la facilité d’accès à la musique permise par la globalisation, l’éducation, et internet y a été pour quelque chose: au même titre que chacun de nous peut se prétendre journaliste en publiant un article, tout le monde peut s’enregistrer et se déclarer artiste, même les poules:

Le titre parle de lui-même.

En revanche, notre timidité à faire de la scène, ou à chanter en public pourrait s’expliquer par l’exclusive légitimité des professionnels de la musique: un “bon” chanteur (souvent professionnel) est légitime à chanter, et personne d’autre. Le concert est d’ailleurs une illustration appropriée de cette conception puisqu’est rendue visible une séparation entre l’artiste et le public. Cette vision est particulièrement occidentale, car s’il vous arrive de voyager dans certains pays d’Afrique par exemple, chanter est aussi naturel que de parler, que vous ayez ou non une “belle voix”. Savana, Céline et Aya nous prouvent d’ailleurs qu’entre parler et chanter, il n’y a qu’un pas:

L’Art se définit-il par une intention ?

Si l’Art est proprement humain, l’absence de ce dernier dans la composition relève-t-elle de l’Art? Autrement dit, pour qu’une musique soit, l’intention d’un auteur est-elle nécessaire ? Comment qualifier dans ce cas les musiques créés par des algorithmes (cf article sur le son du COVID19), et les musiques dites « massique » et « sophistique » introduites par Iannis Xenaki? La dernière se définit par un groupe de variations (choisies par l’auteur) que des algorithmes seront ensuite libres de composer, sans que l’auteur ne puisse rien contrôler:

Développée au début des années 50 par Iannis Xenakis, il ne s’agit plus dans la musique massique d’essayer de repérer les notes et des mélodies familières, mais de suivre des évolutions sonores globales définies par des formules mathématiques.

En outre, que penser de la « Silver Session » des Sonic Youth, un enregistrement pendant lequel le groupe a laissé brancher des guitares et basses sur des amplis sans intervenir ?

L’idée de départ était de « donner une leçon » au groupe funk/metal qui enregistrait très fort à l’étage au-dessus

Ces questions nous amènent encore à cette interrogation sur la transcendance: la musique préexiste-t-elle à l’Homme ? Si tel était le cas, Il ne serait alors pas nécessaire à l’existence de la musique. C’est la croyance en tout cas des Bauls, des ménestrels mystiques du Bengladesh, dont la religion, inspirée de l’Hindouisme et du Bouddhisme, se définit essentiellement par un rapport très étroit à la musique. 

La musique a-t-elle donc une fin ? La question est périlleuse. Une chose en revanche est certaine, 10 Sonances en a une, et s’achève donc sur cette note positive. Merci à tous de m’avoir suivie, et n’hésitez pas à réécouter les sélections de morceaux proposées dans nos précédents articles: ils ne périment pas avec le temps !

Pour retrouver les morceaux que vous avez pu découvrir dans cette article, voici une compilation (LE LIEN CI-DESSOUS EST UNE PLAYLIST QUE VOUS POUVEZ PARCOURIR LIBREMENT ET NON PAS UNE SIMPLE VIDEO):

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