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J29 – Existe-t-il des partitions de nos rêves ?

J29 – Existe-t-il des partitions de nos rêves ? Posted on 14 avril 2020Leave a comment

Depuis la Renaissance, les philosophes et les artistes n’ont cessé d’établir un lien entre le rêve et la musique. Il est alors légitime de se questionner quant à la nature de leur relation: la musique est-elle capable de traduire nos songes par de simples notes? Que nous révèle-t-elle de notre façon de concevoir le rêve ? A-t-elle le pouvoir de traverser la frontière du sommeil pour s’immiscer dans notre imaginaire ?

La musique est-elle capable de traduire nos songes par de simples notes?

Baudelaire affirmait qu’il existait un lien incontestable entre le rêve et la création musicale:

“Et ce monde rendait une étrange musique,/Comme l’eau courante et le vent,/Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique/Agite et tourne dans son van.//Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve.”

Il n’est en effet pas rare que les artistes puisent leur inspiration dans le songe. À l’époque Baroque, l’art, alors caractérisé par le merveilleux et la métamorphose, propose déjà de nombreuses mises en scène du rêve, notamment à travers les cantates et les opéras. Il est alors possible de citer le passage culte du “sommeil” dans la tragédie musicale d’Athys réalisée par Lully à l’attention de Louis XIV:

De même, durant la période romantique au XIXe, sont exaltés l’imaginaire et le rêve, à l’image du ballet Le Spectre de la rose,  créé par les Ballets russes de Serge de Diaghilev en 1911, et mettant en scène le souvenir d’une rose dont rêve une jeune fille rentrée de son premier bal. Pour accompagner cette pièce, Berlioz propose alors une interprétation d’un poème de Théophile Gautier sous forme de mélodie. Dans ce cas présent, le rêve est la source même de l’inspiration de l’auteur.

La modernité quant à elle, utilise le rêve pour justifier les entorses aux règles académiques musicales. Ainsi, comme le souligne Elizabeth Giuliani dans son article « La musique et le rêve », Études, 2003/3, les “musiques du rêve” se détachent en général des oeuvres de leurs contemporains en ce qu’elles usent d’une instrumentation innovante, d’harmonies inhabituelles, et de structures irrégulières…

Aujourd’hui, parmi les nouvelles musiques en proie aux rêves, le jazz et sa note bleue, le rock et ses airs psychédéliques, la psytrance…sont autant de genres dont nous sommes familiers, et pourvus d’une réelle profondeur onirique.


Que nous révèle la musique sur notre façon de concevoir le rêve ? 

  La musique s’est longtemps conçue de manière binaire, avec d’un côté le mode majeur célébrant la douceur, la joie, et l’espoir, et de l’autre le mode mineur, partageant sa tristesse, et ses tourments. Perçus également comme des antonymes, le rêve et le cauchemar se sont ainsi naturellement inscrits dans cette opposition musicale.

Peinture de Zdzisław Beksiński, célèbre pour ses oeuvres illustrant ses propres cauchemars.

Aussi traduira-t-on le rêve par une certaine forme de minimalisme puisqu’en effet la faible diversité de notes, de même que les silences et les lignes mélodiques aigües jouées par les instruments à vent (flûte traversière) participent à l’atmosphère sécurisante et apaisante du sommeil tranquille. Se renforce alors notre conception du rêve: un espace vide, lent et flou, dans lequel l’individu se perçoit, serein, à la troisième personne:

À l’inverse, le fait de déborder des normes musicales, l’utilisation à outrance des cuivres et des percussions, l’augmentation répétée et soudaine des volumes (crescendo), le jeu strident des cordes du violon suggèrent quant à eux un sommeil agité. Le cauchemar en tant que sonorité fait alors écho à nos propres représentations visuelles: des couleurs exacerbées, un rétrécissement des distances, une accélération des mouvements…:

Ainsi de nombreux compositeurs useront de l’alternance des modes et des tonalités afin d’exprimer le conflit entre l’intériorité, portée très souvent par le rêve, et l’extériorité de l’être. C’est le cas de Schubert, dans ce très étonnant lieder:

La musique a-t-elle le pouvoir de traverser la frontière du sommeil pour s’immiscer dans notre imaginaire ?

S’il existe en effet une corrélation aussi forte entre le rêve et la musique, c’est en raison de leur rapport à la conscience. À ce titre, les travaux du cèlèbre écrivain neurologue Oliver Sacks, auteur de L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, nous enseigne l’immense rôle de la musique sur notre être:

“Elle prend tant de formes et joue tant de rôles dans notre existence qu’on pourrait presque dire que nous sommes une espèce musicale.”

Dr Oliver Sacks

Ainsi, dans son ouvrage “ Musicophilia”, il expose la somme des recherches qu’il a accumulée sur le rapport passionnel que l’Homme entretient depuis toujours avec la musique. Ses différentes expériences sonores mettent ainsi en lumière le rôle essentiel de la mémoire musicale au sein d’une existence. C’est le cas par exemple d’une patiente, sujette à des convulsions à la simple écoute de chants ­napolitains qui, depuis toujours, ­accompagnent sa famille. Olivier Sacks s’explique:

“Il m’est arrivé moi-même de rêver de rengaines en allemand que je n’avais plus entendues depuis ma plus tendre enfance, raconte Sacks. La mémoire musicale semble l’accès le plus direct à notre moi profond. Je le constate avec les malades atteints d’Alzheimer. Ils sont capables, quand ils ont tout oublié, de retrouver des chansons ­populaires, et les émotions et souvenirs qui leur sont associés. »

Pour terminer en douceur, 10 Sonances vous propose aujourd’hui une playlist à vous faire dormir debout. Avec un peu de chance, vous vous réveillerez le 11 mai. Bonne nuit!

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