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J21- J’écoute donc je jouis

J21- J’écoute donc je jouis Posted on 7 avril 2020Leave a comment

   Peut-on s’oublier par la musique? À cette interrogation, notre cher Descartes s’empresserait probablement de nous rappeler sa tirade. Passée de mode, c’est pourtant aujourd’hui moins la preuve que la quête de l’existence parfaite qui obsède le genre humain. L’esprit tourmenté s’abandonne alors tout entier à ce mystère, se prêtant au jeu dangereux d’équilibriste entre souvenirs et désirs. Et c’est ainsi que, trop absorbé par cette énigme insoluble dont il se persuade d’être sur le point de résoudre, il en oublie le présent sensoriel qui lui fait face: le craquement des coquillages qui se brisent sous ses pas sur le sable, le parfum apaisant d’un matin de printemps, la couleur bleue parfois si intense du ciel et ses dégradés au coucher du soleil, les saveurs d’une cuillère de confiture maison… 

    La méditation qu’on qualifie de pleine conscience, et qui fait depuis quelque temps l’objet de nombreuses recherches scientifiques, constitue aujourd’hui l’un des sport cérébral le plus efficace pour ouvrir l’attention de l’individu aux manifestations du présent. Cet état de conscience, qui nécessite une pratique régulière et rigoureuse, a notamment trois conséquences directes sur le cerveau: un meilleur contrôle de l’attention par l’activation du cortex cingulaire, une régulation plus importante des émotions par une dépression de l’amygdale, et un plus grand accès à la métacognition, c’est à dire à la pensée sur ses propres pensées.

Même dans des situations acoustiques extrêmes, le cerveau parvient à sélectionner la voix de son interlocuteur parmi le bruit de fond.

    Dans ce même objectif, la musique peut alors constituer un allié de taille en ce que les fréquences sonores ont un impact direct sur notre cerveau. En effet, selon leur fréquence, les ondes traduisent un signal électrique différent au cerveau, qui traite ensuite leur information. Ce dernier est en outre capable d’isoler certaines ondes au profit d’autres afin d’y prêter une meilleure attention, et c’est d’ailleurs pourquoi en téléphonant dans une rue bruyante, vous parviendrez tout de même à saisir les propos de votre interlocuteur: c’est ce que l’on nomme “effet cocktail”. Pour autant, cette expérience est assez désagréable, et la pluralité des sources sonores sont évidemment un frein à la concentration.

Vassily Kandinsky, Several Circles, 1926 –

Aussi, certaines musiques sont-elles plus propices à la méditation que d’autres, ou du moins à l’ouverture de l’être aux interactions extérieures. Un morceau dépourvu de paroles permet, à ce titre, d’éviter de mobiliser les centres du cortex associés au langage, au profit des zones évoquées précédemment. Après tout, si l’on considère l’art comme moyen de transcendance humaine, pourquoi donc cette obsession à figurer l’Homme, sachant qu’il se manifeste déjà par le processus de création? Peut-être l’art contemporain a-t-il perçu dans l’abstraction un moyen de jouir secrètement de son absence…Dans ce clip vidéo du groupe berlinois Brandt Brauer Frick, les paroles sont en tout cas inutiles, car s’exprime déjà avec merveille une multitude d’instruments.

Le clip a été tourné dans une centrale nucléaire autrichienne construite dans les années 70, n’ayant jamais été mise en service.

   De même, la nature du rythme d’un morceau est un facteur fondamental de concentration, puisqu’il agit en effet sur les battements du coeur: une pulsation rapide entraînera ainsi une augmentation de la pression artérielle et du rythme cardiaque, et inversement. Aussi est-il préférable d’opter pour un rythme lent, et surtout constant, afin d’accepter avec sérénité la mélodie qui s’y superpose et d’y prêter une meilleure attention. Pour reprendre les propos du praticien sonore Anthony Doux: 

La structure rythmique a un effet sur le corps physique. Comme elle est structurée, elle suscite une réflexion mentale, une anticipation de ce qui va arriver. Dans la musique on peut jouer avec cela. Dans le son, comme par exemple un concert de bols tibétains, c’est la résonance qui importe. Là l’auditeur n’est plus dans l’anticipation ou le calcul, il s’installe dans l’écoute de la résonance. Quand un autre bol va sonner, ce sera une surprise, douce car on est dans un espace sécurisé et sécurisant, cela nous ramène à l’instant présent. C’est cela qui est intéressant dans la pratique des sons.”

Brian Eno, 1974.

Suivant cette logique, la musique techno et la musique “ambient” constituent de parfaits alliés pour affûter nos sens. Tandis que la première se définit en effet comme une musique électronique répétitive au rythme marqué, la seconde est interprétée par Brian Eno, l’un de ses principaux fondateurs, comme une musique capable “d’accommoder tous les niveaux d’intérêt sans forcer l’auditeur à écouter” (on vous conseille Aphex Twin pour débuter en la matière). L’une comme l’autre sont purement instrumentales et se mêlent à de nombreux autres genres musicaux, tout en gardant leur particularité. Sur ces vagues sonores s’épanouissent ainsi les pensées, qui, libres, s’insinuent dans nos corps pour tranquillement le quitter.

Mais pour mieux comprendre ces paroles fantasmagoriques, sans doute est-il préférable de vous plonger tout entier dans notre playlist du jour. À noter que cette compilation de sons électroniques variés n’est pas particulièrement destinée à la méditation, mais plutôt à vous rendre attentif à la subtilité des sonorités afin de mieux les apprécier:

1- After 79 – After Party: After 79, c’est le projet d’un musicien en recherche de quiétude au milieu du vacarme.

2 – CR01 06 – Lip Sync – Fuckin’ Town: Absolument transcendante.

4 – Claro IntelectoPatience: En écoutant ce morceau, vous assisterez secrètement à une danse harmonieuse d’ondes sonores.

5 – Julian WindingThe Demon Dance: Absolument jubilatoire (cf 3mn), cette promenade dans l’obscurité vous persuadera certainement de visionner le film déroutant dont elle est extraite.

6 – Laake – Introspective: Ne suivez pas seulement le piano, il serait dommage de passer à côté de cette basse capricieuse, montante et descendante.

7 – Gui BorattoArquipelago: Prêtez l’oreille aux « cui-cui » presque imperceptibles dans les aigus, car eux aussi sont essentiels.

8 – Adriatique – Space Knights: Space Knights c’est un merveilleux voyage sonore dans les ténèbres de l’espace.

9 – Hatug – Vikken: Si cette atmosphère froide et industrielle vous a convaincus, Born into Bondage, du même artiste, vous permettra d’allonger votre séjour.

10 – Irene Dresel – Marthe: À partir des 2mn, il vous sera impossible de décrocher d’Irène Drésel.

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