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J14 – L’hymne animal est-il en déclin?

J14 – L’hymne animal est-il en déclin? Posted on 30 mars 2020Leave a comment

L’Homme, maître incontesté des animaux, n’est plus inquiet. La menace des autres espèces qui l’enserrait constamment s’est effacée corrélativement à l’émergence de l’élevage, de la domestication, et des abattoirs. Face à ces inventions de plus en plus sophistiquées, l’Homme s’est confronté à une angoisse jusqu’alors inconnue: celle de l’ennui et de l’absurdité de l’existence.

Chat capitaliste.

Mais, persévérant, il a finalement trouvé réconfort dans le divertissement et le rire, de nouvelles armes destinées à ses propres peurs, et dont il est le seul à pouvoir utiliser. Sa conception du danger et de son environnement en ont été profondément bouleversé, et c’est désormais avec humour et ironie qu’il aborde le monde sauvage. Les animaux qu’il craignait autrefois, sont soudain transformés en bêtes de foire dans les zoos et dans les cirques, tandis que leur image est utilisée dans les dessins animés ainsi que dans les publicités pour le poisson, la viande, les céréales et même les garages.

Chat détruisant la Terre.

Selon Bergson dans son Essai sur la signification du comique: « il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain« . Ainsi, l’animal est risible en ce qu’il est possible de le personnifier, de surprendre chez lui une attitude ou une expression humaine. Vous comprendrez alors cette euphorie universelle à l’idée que les chats puissent dominer le monde.

Concernant le champ musical, la désacralisation de l’animal est également omniprésente. Encore une fois, c’est le chat qui semble remporter le plus de succès, et ce en dépit de sa faible oreille musicale:

Voici pour vous soixante minutes exclusives de live du groupe Bongo Cat.

Mais de nombreux autres animaux sont aussi représentés, notamment à l’attention des enfants, dans un objectif éducatif ou purement ludique (on pense bien entendu à l’abominable René la taupe qui rencontra un fort succès avec « Mignon Mignon » en 2011). C’est alors notre imaginaire qui se trouve, depuis le plus jeune âge, saturé d’images puériles, consolidant notre association de animal au comique et à un sentiment paradoxal de sécurité. Plus concrètement, voici un exemple assez révélateur de ce phénomène : il s’agit d’une musique sur les dinosaures amoureux, inventée par une petite fille de 3 ans et publiée par son père Tom Rosenthal en janvier:

Inutile de préciser l’émoi qu’il suscita notamment auprès des américains.

Pour autant, la personnification de l’animal a eu aussi pour effet de les rendre profondément attachants, certains considérant leur affection envers leur bête comme égale à celle pour leur famille, et amis. C’est le cas par exemple de Sophie Calle, artiste photographe, qui, à la mort de sa chatte Souris, décide de lui consacrer une exposition sonore, ainsi qu’un album vinyle éponyme auquel trente-sept artistes accepteront de participer (dont Juliette Armanet avec son titre Cool Cat, disponible dans la playlist du jour). En revanche, cet amour porté pour nos animaux n’est pas nécessairement vrai dans l’autre sens, comme le prouve le touchant témoignage de ce poisson rouge:


De la même façon, il est important de nuancer, et de ne pas considérer le rapport entre l’Homme et l’animal comme dépourvu de toute spiritualité. En effet, de nombreux animaux font l’objet d’un culte auprès de certaines communautés. C’est le cas du serpent et de l’éléphant dans la religion Hindoue (le Dieu Ganesh a une tête d’éléphant), mais aussi du cheval blanc et du chameau en Mongolie, des chats pendant l’Egypte Antique, du tigre en Chine… tout ces animaux faisant référence à un mythe, une histoire ou une valeur culturelle particulière.

Musicien mongol de Morin Khuur, près du Centre Pompidou, 2005.

En outre, la musique occupe une place non négligeable dans ce rapport sacralisé de l’Homme avec l’animal. En Mongolie par exemple, jouer de la musique, et même chanter, c’est s’adresser directement aux Esprits de la Nature. À ce propos, il existe une légende très appréciée de la population concernant le « Morin Khuur », c’est à dire la viole de gambe à tête de cheval (faisant partie du Patrimoine oral et immatériel de l’humanité identifiés par l’UNESCO). Selon celle-ci en effet, un méchant seigneur aurait tué un cheval blanc, fortement lié à un garçon nommé Sukhe. L’esprit du cheval serait alors apparu à Sukhe pour lui demander de le transformer en instrument afin qu’ils puissent de nouveau être ensemble. Le premier morin khuur aurait ainsi été assemblé, avec un manche en os de cheval, des cordes en crin, une peau de cheval recouvrant sa caisse de résonance en bois, et une tête de cheval sculptée au bout du manche.

Mais cette sensibilité qu’aurait l’animal pour la musique ne se limite pas à la fiction. Les incroyables images du film Le Chameau qui pleure, réalisé par Byambasuren Davaa et Luigi Falorni, et tourné dans le désert de Gobi en Mongolie (et oui encore!), nous questionne. Dans ce documentaire mongolo-allemand en effet, il est question d’un chamelon blanc rejeté par sa mère chamelle. La famille mongole à laquelle appartient la chamelle, inquiète de la survie du nouveau-né, fait alors appel à un joueur de Morin Khuur. C’est alors par son seul instrument, accompagné d’un magnifique chant mongol, que la chamelle finit par accepter son chamelon, devant nos yeux effarés. À noter que ce rituel, destiné à amadouer les chamelles, est lui aussi inscrit depuis 2015 sur les Listes de l’Unesco, en tant patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente.

Véritable rituel dans la province de Bayankhongor.

Petite parenthèse concernant les « charmeurs de serpents ». Au risque d’en décevoir certains, les serpents ne sont malheureusement pas sensibles aux mélodies jouées par ces ingénieux musiciens mais plutôt par les vibrations provoquées par ces derniers en tapant du pied sur le sol… Ceci dit, l’effet est parfois très réussi: il suffit pour cela de fermer les yeux sur certains détails…et d’ouvrir grand ses oreilles.

Et pour nous convaincre une fois pour toute que le monde animal n’est pas seulement l’objet de vulgaires chansons juvéniles, voici un éloge sonore de dix morceaux leur étant dédié:

1 – Juliette Armanet – Cool Cat: des sonorités qui rappellent le groove poétique de l’Impératrice. Ça donne très envie de composer pour son chat tout ça.

2 – Aaron – Mister K: encore une musique pleurant la mort d’un animal. Ici il est question d’un poisson rouge. On ne juge pas.

3 – Alice Phoebe Lou – The Tiger: « Who the fuck are you, to put me in a zoo? »

4 – The Beatles – Rocky Racoon: Un titre peu connu des Beatles, et qui pourtant devrait l’être. Par contre ça ne parle pas d’un raton-laveur, mais d’un type nommé Rocky Rocoon … mais l’intention y est.

5 – Alain Souchon – Le Zèbre: Alain nous fait sa petite morale sur un air léger de salsa, et ça passetrès bien.

6 – Steve Miller Band – Fly Like An Eagle: du synthé, de la basse string, et des « tududu »: que demande le peuple?

7 – Carte Contact – Like a Dog: bizarrement, c’est l’accent français de Julie Roué et son intonation de voix qui rendent cette musique entrainante.

8 – Sans Soda – Birdies That Fly: Birdies That Fly c’est la piano House parfaite pour vous faire monter au septième ciel.

9 – Moth – Ganesh: les barrissements des éléphants, en référence au Dieu hindou Ganesh, nous absorbent dans une techno…sauvage.

10 – Nino Ferrer – Mirza: hommage à nos amis les chiens qui nous donnent une bonne occasion de sortir de la maison.

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