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J1- Corona ou le disque rayé…

J1- Corona ou le disque rayé… Posted on 17 mars 20202 Comments

   De la même manière qu’un héroïnomane fait de sa vie une quête perpétuelle de drogue, le modèle de l’ouverture à outrance, qui suit une logique de production et d’accumulation de richesse, ne semble avoir d’autre finalité que celle d’une lourde période de sevrage. Son repli sur lui même conduira peut-être à la promotion ancienne d’une économie locale, des connexions entre communautés géographiquement proches, ainsi que d’une solidarité des populations.

   Ces dernières ont connu récemment une mutation sociale des plus paradoxales: avec internet comme moyen d’accès aux goûts et à l’opinion d’autrui, les orbites se sont tournés non pas vers l’extérieur, mais l’intérieur. En élargissant notre regard de quelques degrés, nous avons également laissé une lucarne ouverte sur notre corps et notre âme. Ce regard est insurmontable. Partout des yeux sans paupières, suivant sans relâche nos petits déjeuner, nos pauses cafés, la teinte de notre peau, la coupe de nos cheveux, l’émail de nos dents, nos rires et nos sourires face à cette vie qui ne peut-être que merveilleuse. Pour supporter ces regards, l’individu n’a trouvé d’autre solution que la construction d’un masque aux traits minutieux et  immuables, capable de rendre admiratives la plus difficiles des rétines. C’est ainsi que chaque jour, l’individu investit corps et âme pour devenir l’idéal auquel il finit par croire.
Le concurrence se fait alors ressentir parmi ces milliers de gens savourant, victorieux, leur corps et leur vie. L’individu finit par douter du rayonnement du masque adopté: faudrait-il qu’il y ajoute quelques fantaisies ou au contraire qu’il y peigne une certaine forme de sobriété? Comment saisir mes humeurs changeantes face à ma poupée de cire? Qui suis-je sans ce maquillage ? Mon addiction nouvelle aux regards entraîne irrémédiablement une distance par rapport à mon existence. La sensation de devenir extérieur à toute chose devient envahissante sinon oppressante. Loin de m’affirmer comme être éternel, je disparais dans l’ombre d’un avatar.

   L’apitoiement est inutile, et chacun est capable de dépasser le culte du Soi. Le voyage constitue un moyen efficace d’y pallier, même s’il n’est malheureusement pas à la portée de tous, et qu’il s’inscrit dans une délimitation du monde sculptée par l’Homme. A ce titre, la fermeture progressive des frontières nationales dans le cadre de la propagation du Coronavirus reflète assez justement la pression de nos découpages sur nos déplacements. Quelle alternative au voyage si le confinement est devenu ordre d’une nation? C’est à cette question que je me suis proposée de répondre suite au report de mon projet de reportage sonore en Sibérie, lié à la fermeture des frontières russes aux voyageurs français.

   L’Art. Des créations de l’Homme, l’Art est sûrement la moins maîtrisable: il franchit les limites du temps, de la mort, de la physique; transcende les générations, les religions, la monnaie… L’Art non seulement enjambe les frontières mais les piétine aussi, en interrogeant l’Homme sur le monde ridé qu’il a bâti. Il est moyen de dépassement des frontières, mais aussi la finalité. Plus parlante peut-être, l’exposition du photographe américain Roger Ballen présentée à la CENTRALE de Bruxelles et intitulée Correspondance, propose une immersion totale du spectateur dans une Afrique vécue pendant 30 ans par l’artiste, dans le cadre d’une collaboration à distance avec l’artiste belge Ronny Delrue. La fusion de ces deux êtres sensibles apporte une richesse non négligeable à la création artistique puisqu’elle pose en dialogue leur vision respective de la psychologie humaine selon une expérience propre.

  Pour autant, cette exposition met une nouvelle fois en lumière l’importance du voyage et même son apport artistique. La perte des influences extérieures liée à la limitation des déplacements, notamment en termes de connaissances et de cultures, constitue une véritable problématique. C’est en effet par la rencontre et le contact d’artistes issus de milieux différents que l’Art s’extirpe de l’esprit créateur et s’exprime plus abruptement. L’expression de l’Art trouve ainsi sa limite dans les barrières que l’Homme s’est construit: fermer une frontières c’est aussi fermer l’esprit.

   C’est pourquoi il me semble primordial, et tout particulièrement en cette crise sanitaire, de tourner nos antennes vers l’extérieur. A ce titre, saluons la mise en place du site “open culture”, sur lequel sont disponibles légalement et gratuitement plus de 1000 films (j’avoue ignorer la qualité des oeuvres proposées). Pour autant, il semblerait qu’aucune proposition n’ait été émise concernant le partage de musique. Réfléchissons à nos influences: d’où viennent la plupart de nos découvertes musicales? De l’entourage? D’algorithmes faisant intervenir les datas de chacun ? Quels moyens nous sont proposés pour sortir de notre zone de confort?

   C’est à travers ces interrogations qu’est née l’idée du projet de découvertes musicales 10 SONANCES: chaque jour de confinement, nous aborderons une thématique, un genre musical, une zone géographique, ou encore un artiste, avant d’en proposer une illustration sonore sous forme de playlist de dix morceaux ! Espérons qu’ils puissent déboucher nos oreilles des syllabes “co”, “ro”, et “na”.

   Nous sommes actuellement confinés par ordre du gouvernement dans nos habitations, mais nous pouvons également en profiter pour bouleverser nos habitudes musicales et ouvrir nos oreilles à de nouvelles sonorités.

Voyageons par la musique s’il n’est plus possible de se déplacer !

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